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Bulletin thématique n°4 : La Panne

"La panne" par Brigitte Dalet, Assistante sociale

"Nœud gordien" par Tommy Caroff, Directeur

"La surprise, le remède à la panne..." par Marie Michal, Psychologue clinicienne

"A l'arrêt..." par Cécile Peltier, Éducatrice spécialisée

 

 
Merci à Antoine Vasseur pour son dessin

 

 

 

La panne
Par Brigitte Dalet, Assistante sociale

 

Je suis en panne pour vous écrire.

Le réel de la pandémie et des restrictions est là, empêcheur de rêve et d’avancée, il nous atteint tous et s’impose dans notre vie et dans notre travail.

Madame M a enfin réussi à trouver un contrat d’apprentissage et nous pourrions ensemble échanger sur ses premiers pas de jeune femme cherchant à s’extraire, en reprenant le chemin de l’école, de son statut de trop jeune mère qu’elle vit comme étroit et contraignant. Mais la crèche vient de fermer et, en l’absence de mode de garde pour son enfant, la voilà renvoyée à son sort, à sa colère. Elle cherchera donc à « faire garder » son enfant par un autre moyen, moyen qui pourrait s’avérer « bancal » ou peu sécure pour l’enfant…Faisant surgir d’autres questions et inquiétudes, pour moi en tout cas :

Comment contenir ce débordement de rage de cette jeune femme, que finalement d’une certaine façon je partage ? Comment regarder l’enfant « laissé de côté » dans l’obstination de sa mère à poursuivre son aventure personnelle ?

Dans une autre situation, nous sommes témoins d’une mère qui craque dans sa chambre d’hôtel insalubre avec son enfant. Les dispositifs sont saturés ou rendus inopérants, l’absence ou l’attente de réponse est démesurément trop longue, les professionnel-le-s sont épuisé-e-s, en arrêt, malades ou « cas contact ». 

Alors nous en sommes là, au bord de l’admission aux urgences psychiatriques de Madame et par conséquent du placement de l’enfant comme mise à l’abri de celui-ci.

On s’interroge : qui est fou ?

Certain-e-s resteront dans leur bulle, Covid ou pas, se protégeant du monde hostile, d’autres deviendront fous et folles de ne pas être entendu-e-s dans leurs besoins élémentaires.

La question n’est pas nouvelle, elle nous revient encore et encore, d’autant plus forte actuellement, renvoyant chacun à sa précarité, à son impuissance.

Entre précarité et folie le débat s’agite toujours et rebondit entre politique, social et soin.

 


 

Noeud gordien
Par Tommy Caroff, Directeur

 

La précarité risque-t-elle de décentrer les soignants de leur mission thérapeutique ? Très certainement. C’est bien connu, beaucoup de précaires repoussent souvent les soins à plus tard et fréquentent davantage les urgences que les cabinets médicaux de ville. A croire que leur précarité les décentre de leur santé…

Les difficultés ne relevant pas du travail des soignants risquent donc effectivement de les confronter à une certaine impuissance. Ce n’est pas une carence. Quand on m’apporte un satellite en panne à réparer, je sèche. Mais il faut bien composer avec les souffrances mises en avant par les patients. Or en se centrant sur les soins, quand les conditions de vie s’entremêlent avec la pathologie à traiter, ne risque-t-on pas de passer à côté, voire de manifester une forme d’indifférence aux conditions matérielles d’existence des personnes précaires ? Santé et précarité sont liées. Il n’est pas possible pour les personnes concernées de n’être que pauvres ici et que malades là-bas.

Et dans l’autre sens ?

Les soins risquent-ils de décentrer les précaires de leur précarité ?

 


 

La surprise,  le remède à la panne...
Par Marie Michal, Psychologue clinicienne

 

Jusqu’à présent, je la voyais chez elle, et ces modalités d’entretien s’inscrivaient dans une forme de ritualisation, sécurisant la rencontre dans une continuité et une répétition. Il me semble que cette configuration lui convenait.

J’avais alors l’idée qu’une fois une certaine confiance installée, quand l’écart pourrait s’envisager, sortir, aller faire un tour, se voir dans un café, nous permettrait de nous rencontrer dans d’autres circonstances, et finalement de nous voir fonctionner différemment face à l’imprévu, de créer de la surprise et de se voir dans nos possibilités d’ajustement.

Mais le contexte actuel a rendu plus difficile l’écart : cette période est susceptible de nous faire perdre l’envie de faire un pas de côté, nous hésitons à proposer du changement car nous pouvons ressentir une certaine fatigue, quant au fait de s’adapter aux différentes restrictions depuis un an. Alors, il y a peu d’imprévus, peu de mouvements possibles dans ce quotidien où la diversité des lieux de rencontres à proposer se restreint. Les visites se ressemblent, les discours se répètent, les sujets de préoccupations se figent parce que dehors toutes les démarches prennent plus de temps, tout est moins accessible. Alors notre rêverie s’appauvrit, il y a comme un risque de perdre notre capacité à penser et peut être aussi notre plaisir à accompagner.

Mais quand surgit l’écart, quand arrive cet imprévu au moment où elle et moi nous nous y attendions le moins, quand une sortie devient possible, parce qu’une démarche à l’extérieur est nécessaire, ce mouvement vient me redonner le sens de ma présence, et se réveille alors ma curiosité de la rencontre. A tout instant peut advenir de la nouveauté et de la surprise, une « chatouille de l’âme ».  [1]


[1] Marcelli Daniel, La surprise, chatouille de l’âme. Albin Michel.

 

 


 

A l'arrêt...
Par Cécile Peltier, Éducatrice spécialisée

 

 

Pour attendre que la tempête passe, le bateau dans lequel nous sommes embarqués a été mis en panne. C’est long, disons-nous, vivement qu’on revienne à la normale !

Le monde normal nous plaisait-il tant que cela ? Les normes d’hier ne disaient-elles pas déjà la précarité et la misère ? Et pour certaines personnes, de plus en plus nombreuses, l’absence de soins, parfois même le manque des soins les plus élémentaires, la sécurité, un toit sur la tête, de quoi se nourrir, l’acceptation du groupe ?

Dans nos métiers, c’est à changer cette normativité, à bouger les lignes, que nous œuvrons tous, chacun à notre façon. A faire respecter les normes, certes, pour donner continuité à notre construction sociétale, mais aussi à faire sans cesse les ajustements nécessaires. Adapter la commande institutionnelle et nos normes de soins et d’accompagnement aux demandes des destinataires de nos actions et à notre propre besoin de nous sentir bien dans notre activité : c’est le travail.

Nous avons été stoppés dans notre élan. Mais arrêt n’est pas immobilisme. Si, comme le rappelait Canguilhem « la vie admet des réparations qui sont des innovations physiologiques »[1], permettons-nous de profiter de ce changement de rythme pour inventer d’autres innovations, pas uniquement organiques. Les soignants et beaucoup d’autres professionnels sont sur le pont. Face aux intempéries, ils sont créatifs dans l’action. Pour nous qui sommes un peu à l’abri à l’intérieur du navire, retenus d’agir à notre façon habituelle, pouvons-nous profiter de ce temps qui s’offre pour réfléchir à ce que nous faisions hier, pour contribuer à construire les normes de demain ?

Nous voici déjà parlant bricolage : « Et vous, comment faites-vous ? Comment ça se passe chez vous ? » Perplexités, interrogations, curiosités partagées, y compris avec nos patients, qui s’intéressent à nos conditions de travail, car notre travail les intéresse ! « Vous allez venir comment ? »

Tout est plus compliqué, plus long. Et ce temps long est parfois mis à profit. Madame Révoltée, dépitée d’apprendre le deuxième report d’une audience qu’elle attend depuis longtemps, s’est surprise elle-même à penser : « je sais, ce n’est pas contre moi. » Ce n’était pas de l’abattement, juste une réaction moins allergique.

« Ce qui caractérise la santé c’est la possibilité de dépasser la norme qui définit le normal momentané, la possibilité de tolérer des infractions à la norme habituelle et d’instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles.[2]

Pouvons-nous regarder là où nous sommes en bonne santé ?


[1] Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique (1966), PUF, Paris, 2015, p 170

[2] Idem, p 171