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Bulletin thématique n°1 : L'attente

"Attente active" par Tommy Caroff, Directeur
"Histoire d'une déambulation d'équipe mobile", par Brigitte Dalet, Assistante sociale
"Temps d'attente", par Stéphanie Detrez, Psychomotricienne
"Dans l'attente", par Marie Michal, Psychologue clinicienne

 

Un grand merci à Antoine Vasseur pour ses dessins

 

"Attention aux horaires de marées!"

 

 

Attente active
Par Tommy Caroff, Directeur

 

En prenant mes fonctions au Dapsa et en observant la façon dont était enregistrée l’activité, j’ai découvert une chose étrange. Les « dossiers » pouvaient être « ouverts ». Ils pouvaient être « fermés ». Et ils pouvaient être en « attente active ». Cette trouvaille langagière me semblait bien curieuse. Comme une dénégation. Sachant que nous ne faisions rien, nous nous en défendions, pensai-je. Pourquoi un tel oxymore ? Je cherche dans un dictionnaire et trouve ceci : « attendre, c’est ne rien faire jusqu’à ce que ». Alors pourquoi n’en serait-il pas de même pour notre attente, à nous, que nous déclarons active ?

Je pose la question à Cécile Peltier, cadre socio-éducative du Dapsa, présente à la création du réseau. Elle m’explique que l’attente active concerne ces situations dans lesquelles il n’y a plus d’actions, en tout cas de la part du Dapsa, mais que nous laissons ouvertes quand même. Il s’agit de situations où on pense que ça n’est peut-être pas tout à fait terminé. Il pourrait y avoir des rebondissements. Les impasses pourraient ne pas être éternelles. Les propositions qui n’aboutissaient pas pourraient, plus tard, devenir enfin saisissables, accessibles. On laisse ouvert mais on ne touche à rien. Ce sont des situations où on pense qu’il ne faut pas agir pour le moment, que ce soit en direction des partenaires ou des familles. « Il faut que ça décante, comme le vin ! » Les propositions restées en suspens pendant un temps font parfois sens après cette attente.

J’interroge Marijo Taboada, médecin psychiatre fondatrice du Dapsa, qui me propose un éclairage sur l’origine de ce terme « d’attente active » :

« Cela s’ancre dans le souvenir de nombreux accompagnements où l’important est “de tenir”, parfois sans bouger pour ne pas effrayer, attendre que l’autre accepte, tolère un espace d’échange, de conversation, de proximité, sachant que cette proximité peut être perçue comme douloureuse dans un premier temps, voire dans un deuxième temps !

Mais ce n’est pas un temps mort. Pour tenir il faut que nous l’habitions, que ce “vide” soit en fait peuplé d’imaginaire, d’images, animé, comme nous nous devons d’animer un autre souvent exsangue.

Pour le Dapsa, fermer un dossier, c’est renvoyer l’autre, la famille, le parent, l’enfant, les professionnels à leur vie et nous repartir vers la nôtre. Mais pour cela encore faut-il être sûr qu’ils repartent vers leur vie et non pas vers du rien. L’attente active consiste à les garder vivants à l’intérieur de nous, de l’équipe du Dapsa, à les faire vivre par nos échanges le temps nécessaire. »

Nous n’oublions pas. Nous continuons à penser à ces situations, nous continuons à nous en parler. Alors on se reposera la question : faut-il prendre des nouvelles ? Faut-il relancer ? Ou faut-il faire part aux partenaires que nous mettons fin à notre intervention ? Nous décidons. Et quand nous reprenons des nouvelles, quand nous relançons, ou quand nous expliquons notre décision de nous retirer, parfois quelque chose se réactive. Une nouvelle demande des partenaires, un message d’une patiente à notre attention, et ça repart.

Ce n’est pas nous qui agissons, c’est l’attente !

 


 

Histoire d’une déambulation d’équipe mobile
Par Brigitte Dalet, Assistante Sociale

 

C’est un jour important. Depuis le temps qu’on en parle c’est aujourd’hui que je vais faire la connaissance de Kéty, la fille de Madame, à la pouponnière médicalisée où elle vit depuis sa naissance. Madame a beaucoup insisté, c’est très important pour elle, elle veut me présenter sa fille.

14h50, station tramway Porte des Lilas, arrivée un peu en avance, j’attends Madame.

L’heure et le lieu de rendez-vous ont changé plusieurs fois entre hier et cette fin de matinée, je n’ai pas tout compris de ses appels mais je suis là pour notre rendez-vous de 15h. Le temps est changeant et le vent devient froid, giboulées de mars. Je patiente en pensant à cette enfant, dont Madame m’a tant parlé. L’image que j’ai en tête va donc être confrontée à la réalité. Bien que Madame m’ait montré une photo de sa fille bébé et une de son premier anniversaire, aujourd’hui je compte et je sais qu’elle a presque deux ans... Madame m’a raconté sa fille comme elle la voit, sera-t-elle différente de celle que je vais rencontrer ?  Il a été si difficile pour Madame de parler de ce bébé, arrivé au monde si petit, si fragile, si malade.

 

15h15, Madame tarde… J’envoie un message : « je vous attends à la station de tram ». Je révise mentalement, en regardant passer les trams : être attentive à comment sera Madame,  ce que je vais dire à la petite fille, mais aussi pouvoir me laisser aller à cette rencontre… Je cherche le petit muret qui pourrait me garantir le rayon de soleil sans le froid du vent.

 

15h25, réponse au message : « je vais avoir un peu de retard, je suis en route, j’arrive » … Je repense aux premières rencontres avec le couple, dans un parc. Monsieur, toujours ponctuel, commençait dès mon arrivée par téléphoner à sa compagne, pour « activer sa mise en route », disant qu’il avait cette habitude : « je sais comment elle fonctionne ». Moi, je ne sais toujours pas.  Et je suis à chaque rencontre étonnée, et tout à coup je crains de la louper et je cherche parmi tous les visages qui sortent du tram, mais non, je sais qu’elle saura me trouver, d’ailleurs elle me l’a déjà montré, me guidant depuis sa fenêtre, dans sa rue, me décrivant de loin, tandis que je ne voyais rien... « je vous vois, derrière les arbres, première fenêtre rez-de-chaussée, je suis là ! », elle m’attendait.

 

15h30, je l’attends, j’ai froid, je me dis que je tiens encore 5 minutes avant de rappeler… Elle arrive à 35… On se salue, elle a été retardée me dit-elle, « c’est par là », « ah bon on ne prend pas le tram ? », « non le bus, vite il va partir ! ». Je lui laisse la main, elle me guide, elle connaît le chemin. De nouveau je remarque comme elle est différente, comme à chaque rencontre. Elle est aujourd’hui toute en rose et noir, cheveux noirs et courts, pommettes roses, comme ses paupières et ses lèvres… Mais je la sens aussi plus fermée, inquiète ? De ce qui va se passer ? Ou alors tient-elle un autre rôle dans le monde extérieur ?

 

Dans le bus : elle choisit nos places, côte à côte, en sens inverse de la marche, je ne vois pas la route, c’est déroutant, je ne sais rien de cette traversée de banlieue. La conversation ne prend pas, Madame est silencieuse. En face de nous, un père avec ses deux garçons, il a un look punk, rangers, blouson, cheveux rasés et houppette sur le front, piercings, l’air un peu dur. Pourtant quand il prend la parole et discute avec ses enfants sa voix est douce et la relation semble simple et chaleureuse entre eux. Je lorgne du côté de ma voisine, assise droite, distante, le regard sur ce petit groupe. Mais voilà qu’elle fouille dans sa poche et en sort une sucette Chupa Chup, rose ! C’est l’atmosphère ou bien elle qui se détend tout à coup ? Et je revois l’affiche qui m’a accompagnée quelques années dans mon bureau (récupérée au musée de l’homme il y a longtemps), « tous parents, tous différents » ! Dans le bus, ça sent la fraise !!

 


 

Temps d’attentes
Par Stéphanie Detrez, Psychomotricienne

 

Lundi après-midi, je suis invitée à rentrer au domicile d’Alice et de sa maman. Je me dirige dans le salon, prends le temps de dire bonjour, de recevoir les nouvelles des quinze derniers jours.

Alice, grand bébé de 9 mois, est allongée sur son tapis, elle entre dans une phase d’intense observation et d’écoute. Puis se tend en silence. Elle écarte grand ses bras, raidit ses jambes, relève sa tête. Reste ainsi, avant d’allumer le son de sa voix. Elle crie, interpelle. De tout son corps, elle appelle pour être prise dans les bras.

Sa maman y prête une attention minime. Nous échangeons, je nomme ce que je perçois de la demande de sa fille. Elle le conçoit, s’approche d’elle. Et finit par lui donner sa tétine, appuie sur le bouton d’un jouet lumineux, s’éloigne. Alice ouvre la bouche, prend l’objet, le suçote. Elle lâche alors une partie de ses tensions, laisse tomber ses bras et ses jambes sur le sol, éteint sa voix, regarde autour d’elle, sans expressivité particulière.

Je réalise que ce n’est pas la première fois que je la vois se suffire de cette réponse, de cette forme de réponse qui n’était pourtant pas celle qu’elle attendait.

Elle a une maman qui n’est pas en forme, qui est fatiguée, bouleversée par tous les changements que sa maternité lui fait endurer ; qui, de plus, est dans un contexte de vie compliqué. Elle est dans la difficulté à se décentrer de son propre vécu pour s’adapter à celui de son enfant.

Sa maman a besoin de temps pour se faire à ce nouveau statut, être maman, pour cheminer, pour comprendre et mieux s’ajuster.

Elle a autant besoin de soutien qu’elle y résiste.

Et pendant ce temps-là, Alice attend : le bon ajustement, le moment de partage, la rencontre plus habitée et moins automatisée par les contraintes du quotidien.

Plusieurs minutes, longues minutes s’écoulent ; Alice oscille entre le rappel et le silence. Tétine, télé, quelques mots de loin… Aucune proximité ne s’instaure. J’ai envie de m’approcher, mais je me retiens, Madame ne m’en donne pas l’autorisation. Mais l’attente devient dure à supporter, pour moi, pour le bébé, qui commence à manifester son souhait de se retirer, de dormir.

Comme si la maman attendait ce moment, elle file préparer la chambre de sa fille et disparaît de la pièce.

Je propose de patienter avec sa fille, elle accepte ; je tente alors une deuxième proposition :

« Puis-je prendre votre petite fille dans les bras le temps de votre retour ? Nous vous attendons ensemble comme cela ». Madame ne refuse pas.

Alice me regarde, elle est attentive à cette idée et participe au portage, s’inscrit dedans, l’habite. Sa maman revient, étonnamment souriante de voir sa fille curieuse face à la nouveauté de cette situation. Sa fille lui rend son sourire.

Elles se tendent les bras mutuellement. J’accompagne par des gestes et des paroles ce rapprochement tout autant attendu qu’appréhendé.

Je souhaite au bébé un bon moment de repos et propose de revenir bientôt.

Revenir bientôt pour les soutenir toutes deux, dans leur vécu, leurs craintes… et dans leurs attentes.

 


 

Dans l’attente
Par Marie Michal, Psychologue clinicienne

 

Au Dapsa, depuis mon arrivée, je suis dans l’attente. Je suis dans l’attente du premier appel, de la première concertation, de la première visite à domicile. Je suis dans cet espace entre désir et appréhension.

Je le savais, mais c’est nouveau, le temps n’est pas rythmé par un enchainement de rendez-vous et de patients. Non, dès ces premières heures de prise de poste, je sens déjà que c’est ailleurs que cela se passe. Et pour moi, c’est avant tout dans l’attente. 

Je vois mes collègues se questionner, appeler, se déplacer, ils sont dans un rythme autre, entre présence et absence au Dapsa. Et moi j’attends, dans un temps qui pourrait me sembler comme figé. Est-ce un temps sans mouvement ?  

Ce premier appel, comme un lien qui me ferait appartenir au monde du Dapsa, sans appel, je suis comme sans attache. Alors je désire cet appel, je l’imagine…. Quelle situation me sera présentée, quelle attente aura le professionnel ?

Mais dans l’attente il y a le risque inévitable de la déception, de « trop désirer ». Il y a comme une ombre qui se réveille, celle de ne pouvoir accueillir cet appel tant attendu, de ne pouvoir répondre présente, de ne pas réussir à saisir la demande.

Pour ne pas être envahie par mes rêveries, je lis, j’accompagne mes collègues, j’écoute, je tente d’appréhender ce nouveau monde. Je suis quelque fois perdue, c’est un espace-temps différent et j’attends… Je réalise alors que cette attente donne de l’espace à la pensée, elle me donne le temps d’appréhender la spécificité de l’action au Dapsa, d’être à l’écoute de son fonctionnement, de son histoire. L’attente devient alors un temps d’intégration.

Et puis voilà qu’il surgit enfin, … ce premier appel. Je ne suis évidemment pas prête. Mais s’éveille en moi, cette envie d’aller vers, et de voir ce qui peut ad-venir de cette première écoute, de cette première concertation.  

Et puis, il y a l’autre attente, celle de l’équipe mobile, celle d’une rencontre. Autre espace, autre temps. Et Je laisse l’imprévu se manifester… l’attente se poursuit. Je fais partie du Dapsa.