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Bulletin thématique n°2 : L'aller-vers

"Le canoë et le paquebot" par Marijo Taboada, Psychiatre, vice-présidente du Dapsa
"Petite barque" par Brigitte Dalet, Assistante sociale
"Vaste recette et petite cuisine" par Tommy Caroff, Directeur
"D'une rive à l'autre" par Stéphanie Detrez, Psychomotricienne

 

Un grand merci à Antoine Vasseur pour ses dessins

 

  

Le canoë et le paquebot
Par Marijo Taboada, Psychiatre, vice-présidente du Dapsa

 

Réunion à l’ARS.

Plusieurs institutions y sont conviées. L’atmosphère est tendue. Se joue l’éternel duel à fleurets pas tout à fait mouchetés entre les « institutions » généralement publiques, parfois associatives mais historiques dûment installées dans le paysage sanitaire et médico-social et les dispositifs « nouveaux », fragiles mais perçus comme menaçants (pourquoi les subventionner alors que les institutions sont elles-mêmes en difficulté et dont l’efficience est sans relâche interrogée ?).

Soudain l’attaque part, frontale « à quoi servez-vous ? Vous gérez 100 dossiers par an alors que la plateforme Tartempion en gère 1000 (ou 100 000, peu importe) ». Le responsable de l’association Unetelle semble KO, il vacille sous les coups d’un partenaire qu’il pensait être un soutien.

Comment rétablir un lieu d’échange dans un espace asséché par la violence des propos, violence en ce qu’ils visent à annuler l’autre dans son droit même d’exister ?

Mais l’apaisement ne consiste pas à passer de la pommade mais bien à rétablir la capacité de penser des interlocuteurs adversaires.

Peut-on comparer une institution à une autre ? Peut-on comparer les 100 dossiers de l’une aux 1000 de l’autre ? Peut-on comparer un canoë et un paquebot ?

La majorité d’entre nous, en Occident du moins, côtoyons régulièrement des paquebots (écoles et universités, hôpitaux, Sécurité Sociale, Pôle emploi, et d’autres encore) qui nous aident à faire la grande traversée de la vie. Même s’ils peuvent être améliorés, ils sont d’une formidable efficacité pour tous ceux qui sont adaptés aux normes dominantes, qui connaissent les règles de fonctionnement.

Mais parfois certains ne peuvent y accéder. Ils ne disposent pas des moyens qui leur permettraient de monter à bord car les passerelles sont trop hautes ; le paquebot est déjà parti et eux sont restés à terre. Ils sont arrivés trop tard, se sont trompés de quai, n’avaient pas de ticket d’embarquement…

Alors les canoës vont prendre en charge, accompagner, repérer ce qui a fait défaut, bricoler les rames qui permettent d’avancer, écoper, le paquebot est enfin en vue, on approche, on accoste, parfois comme un pirate, mais parfois aussi on est accueilli avec bienveillance. L’échelle de corde est lancée et le passager perdu peut enfin reprendre sa place dans le grand paquebot salvateur.

Mais le courant de la vie de certains est fait de rapides tumultueux, de plans stagnants et vaseux, de tourbillons étourdissants. Parfois, le paquebot ne peut rien et sa merveilleuse efficacité se trouve empêchée. Alors, tout le voyage se fera sur le fragile canoë qui godillera dans les rapides, glissera sur la vase, profitera des courants pour avancer, semblera reculer dans les tourbillons, pour mieux repartir.

Pour certains, seuls des esquifs aussi fragiles qu’eux permettent la traversée.

 


 

Petite barque
Par Brigitte Dalet, Assistante Sociale

 

Je vais vers vous. Je viens vers vous. Pourquoi ? Parce que certains professionnels s’inquiètent pour vous.

Je viens vers vous, sans grand programme, mais avec une petite intention toutefois.

Celle de vous proposer de cheminer ensemble, vers quelque chose d’encore indéfini. Celle d’en discuter avec vous. Celle de tester avec vous si cette approche peut prendre forme. Une présence comme une amorce de rencontre possible entre nous. Pendant un temps, 10 mn, 15, peut-être plus.

On commencerait par apprivoiser cette idée de se rencontrer, se voir, se parler. Qui pourrait se dérouler là où vous êtes, dans le fil du téléphone, peut-être chez vous, ou bien dehors, dans la rue, au square. Et peu à peu on se construirait une petite barque. On pourrait juste s’y asseoir, s’en contenter et aller nulle part. On pourrait aussi, de là, s’aventurer à rêver d’un ailleurs. Et donc se bricoler des rames, commencer à s’orienter ensemble et tenter un petit aller-retour, histoire de vérifier le matériel. Et pourquoi pas s’embarquer pour plus loin, s’accorder sur une première destination, en revenir, puis aller vers une autre, etc.


 

 

Vaste recette et petite cuisine
Par Tommy Caroff, Directeur

 

« Pour suivre quelqu’un il faut savoir ne pas le précéder » disait une affichette défraichie maladroitement scotchée sur la porte de la salle de réunion de nos anciens locaux. Ce principe entretient un rapport dialectique avec un autre souci éthique : peut-on ne pas précéder la demande de celui qui n’en a pas, mais dont la souffrance est manifeste ? Peut-on ne pas formuler nous-même des propositions, face à ce qui nous inquiète ?

La recette pour une demande solvable nécessite quelques ingrédients (ou, en plus moche, quelques compétences psycho-sociales). Pour demander quelque chose il faut croire que sa situation pourrait être meilleure que ce qu’elle est, il faut un horizon, une envie de mieux. Ensuite, il est utile de savoir à qui demander, ce qui n’est pas une mince affaire. Car en matière de prestations sociales et sanitaires, il est nécessaire de demander à celui qui propose. Et, de préférence, ne pas lui demander autre chose que ce qu’il propose déjà ! Encore faut-il d’ailleurs être concerné par la proposition. Ce n’est pas toujours le cas. Il existe effectivement quelques obstacles : relever de la bonne sectorisation, relever de la bonne indication clinique, avoir le statut administratif adéquat, avoir ses droits ouverts, … Enfin il convient de savoir comment le demander, or certains agissent plus qu’ils ne verbalisent, montrent davantage leurs besoins qu’ils ne les formulent.

Une fois ces ingrédients réunis, la cuisine peut commencer ! Comme dans toute recette, il y a des temps à respecter : admission, inclusion, rendez-vous, prestations. C’est au patient de suivre le rythme et de s’accrocher. D’une étape à l’autre la demande peut se concrétiser, se faire plus pressante. Elle peut aussi se relâcher, se dissoudre ou faire place à d’autres soucis apportés par la dernière marée.

« L’aller vers » s’est ainsi imposé comme une forme incontournable d’intervention en direction des personnes à la marge des systèmes d’aides et de santé. Il s’agit donc de précéder la demande, de créer ses conditions d’émergence, de désirer quelque chose pour un autre qui ne le peut pas ou ne le peut plus pour le moment.

On tente de précéder la demande en essayant de ne pas précéder la personne : aller vers quelqu’un pour consolider ou restituer sa capacité à naviguer dans l’univers des prestations sociales et sanitaires. On informe sur ce qui existe. On recherche avec les personnes ce qu’on pourrait cuisiner avec elles. On se renseigne sur les conditions d’accès, sur les contreparties exigées, sur l’investissement qui sera demandé.

Ces interventions visent à redonner aux personnes à la marge une potentielle autonomie. Aller vers c’est quelque part aider les personnes à identifier ce qu’elles pourraient demander, à qui elles pourraient le demander, et comment. Mais ça ne s’arrête pas forcément là. Après avoir suscité la demande on tentera de la soutenir, puis de soutenir la mise en œuvre des projets imaginés avec les personnes…avant de pouvoir se retirer.

Cette pratique « d’aller-vers » ne s’adresse pas qu’aux personnes qui ne demandent rien. Ces interventions peuvent aussi concerner des personnes qui ne se positionnent pas très clairement quant aux propositions qui leur sont formulées. Par exemple quand les personnes acceptent, mais que ça ne prend pas…

 S’agissant de redonner de la maîtrise aux personnes rencontrées, cela conduit parfois à faire émerger des refus, qui jusque-là n’étaient pas clairement exprimés. Ces rencontres permettent de recueillir leurs points de vue. Leur point de vue sur leur propre situation, autant que sur les propositions qui leur sont adressées. Qu’ont-elles compris des inquiétudes des professionnels les concernant ? Qu’en pensent-elles ? Comment se positionnent-elles face aux propositions qui leur sont faites ? Entre céder aux propositions, y consentir, y adhérer, les rejeter sèchement ou les décliner poliment, il y a de grandes différences !

On va donc vers quelqu’un plus qu’on ne va vers quelque part. On dessine avec les personnes rencontrées une carte des recettes possibles et des ingrédients imposés. Pour ce qui est du plat qui sera finalement cuisiné, ça leur appartient !

 


 

D'une rive à l'autre
Par Stéphanie Detrez, Psychomotricienne

 

En équipe mobile, l’accompagnement réside donc en partie à dessiner ensemble des itinéraires pour passer d’une rive à l’autre, du lieu de vie au lieu de soins. L’aller vers est symboliquement spatial, mais il est aussi défini par une temporalité. Car pour s’engager sur le chemin, encore faut-il être prêt à le faire.

Souvent les enfants que j’accompagne ont ce petit côté téméraire : partir à l’aventure pour explorer de nouveaux horizons (personnes, lieux, jeux) est envisageable rapidement.

C’est souvent moins le cas pour leur(s) parent(s) qui appréhende(nt) bien plus l’idée de mettre un pied sur le bateau. Il leur faut du temps, temps que nous passons alors sur la rive à observer et se représenter les différentes possibilités qui pointent leur nez au loin.

Ne pas précéder la personne est impératif, mais précéder la demande est parfois nécessaire. Alors, me voilà seule, montant dans cette barque en éclaireuse, pour approcher l’autre rive. Faire connaissance, échanger avec les futurs lieux de soin, partager mes préoccupations et faire émerger une attention commune pour l’enfant et sa famille.

Sur chaque rive nous anticipons et préparons la rencontre…Pour ce jour où le top départ sera donné parce qu’il sera temps, parce que ce sera le moment de prendre un ticket d’embarquement et d’expérimenter un nouvel itinéraire.